BOUTIQUE
L'autre côté du Vent
Arnaud Méthivier dit Nano
Label Bleu
2004
Arnaud Méthivier est surtout le poète d'un univers, celui de NANO, personnage central de son Album « l'autre côté du vent ». Nano est une sorte de clown blanc un peu hagard, tentant de trouver son chemin à travers des guitares saturées inquiétantes et surfant sur des batteries aériennes. Armé d'un accordéon, Nano nous fait rêver les yeux ouverts. L'altitude de sa voix nous donne le vertige, tandis que les interventions de Marcel Kanche nous entraînent dans les bas-fonds du spleen urbain.
L'album d'Arnaud Méthivier a la beauté de l'inclassable, mais peu importe...
credit photo: Jean Marc Lubrano
Visitez le site de Nano: www.nanomusic.fr
Le petit prodige fait valser
« Petit, j'étais une vedette du musette. A partir de mes 7 ans, mon père, accordéoniste lui-même, m'a fait apprendre l'accordéon, comme un devoir. Tous les jours, au moins une heure. Du coup rapidement je suis devenu doué à force de travailler. J'ai donc fait mes premières scènes trois ans plus tard. Fallait y aller, ne pas se tromper. Que ce soit mélodique, sonore, et en cadence. Je faisais danser un groupe folklorique d'Auvergnats, mais à Orléans. J'ai intégré un collectif : les petits prodiges de l'accordéon, dirigé par Maurice Larcange. Quel succès ! Ça m'épate encore ! On a fait des Zénith, des télés, des disques... Ces réunions-là ressemblaient aux rave parties mais pour cheveux plutôt blancs. Tout le monde participait à la fête, même les musiciens. A 15 ans, je gagnais déjà bien ma vie, mais j'ai choisi d'arrêter... »
Marcel chauffe la créativité
« C'est à cette époque-là, la fin des années 80, que j'ai rencontré Marcel Kanche, le premier chanteur avec lequel j'ai travaillé, celui qui allait devenir un père artistique. La révolution, la tête à l'envers. Je me suis retrouvé dans des lieux underground, devant des gens différents, des cheveux colorés, des types qui hélaient les artistes, des plasticiens en train de faire des performances. LE CHOC. J'ai découvert alors que j'avais joué auparavant une musique qui n'était pas la mienne pour des gens à qui je n'avais pas grand chose à dire. J'ignorais que je pouvais jouer pour les jeunes de mon âge. Avec Marcel, je créais pour un public qui me parlait. Il se passait quelque chose d'autrement convivial. On a enregistré "Je souris/Je fume" sur Barclay »
Kent : une autre histoire commence
« Le public de Marcel, c'était souvent les musiciens. Kent, Stephan Eicher, les Innocents, ceux avec qui je travaillerai plus tard. Au début des années 90, j'ai entamé avec Kent, une "Autre histoire d'amour" qui dure encore. Toute la mouvance alternative remettait l'accordéon en avant, par derrière. Puis il y eut les millions d'albums d'"Engelberg" de Stephan Eicher. J'ai eu de plus en plus d'engagements. En studio, je décidais d'accompagner tout le monde, même des artistes éloignés de mes goûts, tandis que sur scène, j'opérais des choix plus radicaux, parce qu'en tournée, tu t'engages à vivre intensément avec des gens. Pour les séances d'enregistrement, on me demandait ponctuellement de jouer ma musique, aucun producteur ne connaissant l'accordéon. L'essentiel était alors pour moi de créer ma musique autour d'artistes. Je me suis aussi construit ainsi. En accompagnant des gens tellement différents : Boy George période Krishna, Georges Moustaki, Suzanne Vega...»
L'accordéoniste devint musicien
« A partir de 1998, après des centaines de concerts, je me suis posé la question sur la fonction d'un artiste. J'ai donc commencé à vouloir créer seul, pour rendre compte de tout ce que j'écrivais déjà... Mais cela a permis aussi d'améliorer mon travail d'accompagnateur, parce que j'ai compris que l'artiste se mettait en jeu et en danger tous les soirs, pas l'accompagnateur qui, lui, se met au service de l'artiste. Musicien, c'est un terme générique. On ne fait pas tous le même métier. Aujourd'hui, j'ai renoncé à l'assurance-vie, en accompagnant de moins en moins des chanteurs de variétés, en étant de plus en plus sélectif. Malgré moi, j'ai de plus en plus de mal à mettre du mien dans les autres. Je l'ai fait depuis l'âge de 16 ans. »
Et le passé devint glorieux
« Pendant longtemps, j'ai cru que mon passé dans la musette, c'était honteux. En fait, c'était super bien. Cet avant avec lequel j'étais en rébellion m'a servi bien après. J'en tire désormais beaucoup de bénéfices : le rapport intense et immense au public. On joue pour les autres, pas que pour soi. C'est en direct que la musique prend toute son importance, même si j'adore lire les partitions, même si j'écris toute la journée. Sur le papier, la musique ne s'adresse qu'à très peu de gens. »
Des chansons à suivre
« Kent et Marcel Kanche m'ont aidé dans mon passage à l'acte. L'un comme éditeur, l'autre en m'écrivant des textes. J'ai pris le temps de créer le répertoire de "Chansons", mon premier disque. Et puis on m'a demandé de le jouer sur scène. Depuis, j'ai enregistré 7 disques, tous artisanaux, c'est-à-dire pas ou peu distribué, mais dans une sorte de commerce équitable. Celui pour Bleu Electric est la suite, mais est le premier distribué en magasin. D'ailleurs "De l'autre côté du vent" commence à la plage 41. Parce que je ne suis pas au début de l'histoire, parce que ce n'est pas la fin comme l'indique "A suivre", le dernier titre qui ne fait pas partie de ce disque. Ainsi, ma discographie continue. J'ai déjà beaucoup écrit depuis. »
La scène, sans arrêt
« Sur scène, le spectacle commence et les gens ne savent pas où on va. Moi non plus. Et tant mieux. J'enchaîne sans arrêt des idées musicales, et chacun est libre de réagir et d'applaudir quand bon lui semble. Je ne suis plus dans le style tour de chants, entrecoupé d'interludes. Je veux qu'on entende ma musique, et c'est pourquoi j'ai décidé de proposer un voyage ininterrompu, totalement improvisé. Je ne sais pas où la musique m'emmène mais le voyage est beau. La magie, c'est que ça intéresse des gens. Qui suivent. Du coup, je fonce ! »
Les révélations d'Otto
« La rencontre avec l'Autrichien Otto Lechner, en 2000, c'est la deuxième fois que j'ai la tête à l'envers. Une révélation. Grâce à Robert Santiago, qui m'accompagnait alors et qui est le très grand spécialiste de l'accordéon : il m'a offert un seul disque de son immense collection, "Accordeonata" d'Otto. C'était le disque que je voulais faire, que je n'osais pas de peur de faire tache. C'est à cette époque que Les Ateliers de création de Radio-France m'ont commandé une série de dix épisodes sur l'accordéon. J'ai consacré l'avant-dernier à Otto, que je suis allé écouter et rencontrer en Slovénie. La claque musicale de ma vie. Il avait tout compris. Lui aveugle posant ses doigts sur l'accordéon placé par terre, avant de le prendre et de se lever. Ce jour-là, il joue ma musique, celle qui est au fond de moi. Il me libère. Du coup, on ne tarde pas à jouer ensemble, une libre conversation improvisée. Et encore une fois le public suit. Je deviens adulte. »
Bilan avant publication officielle
« "De l'autre côté du vent" n'est pas un disque d'accordéon, c'est un album de compositeur dont l'outil principal est l'accordéon. C'est ma vision du monde, comme un instantané enregistré à l'été 2004. Il s'agit aussi d'une rencontre avec un producteur, Pierre Walfisz. J'ai pu réaliser un bilan avec autrui. Dedans, il y a ce qui m'est arrivé sur le court et long terme. Pierre m'a suggéré deux musiciens : Jeff Boudreaux, un batteur qui est juste, et qui charrie une partie de La Nouvelle-Orléans, une ville que je fréquente régulièrement en tant qu'Orléanais; Pierre Fruchard, un guitariste savant, avec tout ce que cela a de poétique. De mon côté, j'ai invité Hervé Rigaud, un auteur-compositeur qui fait des guitares assez punk et chante aussi ; Il m'aide à extérioriser le côté rock'n'roll qui est en moi. Et Terence Briand, mon metteur en son, qui n'a pas fait les prises mais était là en permanence pour avoir l'attention nécessaire. »
Une histoire, des hommes
« Il y a aussi ceux qui ont une part de responsabilité dans cette histoire que raconte pour partie ce disque. Marcel Kanche, qui intervient sur deux de ses textes : "Rien ne sera comme avant" et "J'étouffais". Otto Lechner qui commente entre chaque titre. Il est là, en permanence, en recul, je ne suis pas avec lui. Il joue seul, il réagit, il critique. C'est formidable. Et puis il y a aussi "L'avis de Brian", parce que c'est important l'avis d'Eno, la production, la réalisation, le son, la recherche, la créativité... "Les larmes de Gorecki", parce qu'il fait pleurer. Je suis sûr que lui pleure, et que ces larmes, ce sont celles aussi du compositeur Jehan Alain. Il y a aussi "Monsieur Astor", "Icare", « The Barber », celui des Frères Cohen... »
Arnaud Méthivier dit NANO
« Pour accompagner les auditeurs de mes musiques dans des contrées sonores inconnues, je joue le personnage de NANO sur disque et sur scène, qui en plus d'être le compositeur et interprète de tous les jours, devient agent de voyage musical. »
On aurait dû s'aimer ?
« Ce disque, c'est un bout de vie, une histoire à écouter, moi qui suis un fou de cinéma. Un western qui se situe dans les friches d'une ville moderne, une traversée qui se situe dans l'environnement des "Habitants", le film de Van Warmerdam. Nano arrive en vélo. Il le pose et entame une marche dans une rue, tel un Stalker de Tarkovski, où il rencontre toutes ces consciences : Marcel, Eno, Piazzolla, Gorecki, les Cohen, Lechner... Il y a de la tristesse, des joyeusetés, de l'amour, du silence. Du silence qui en dit long. Cette traversée n'est pas si gaie : il y a des morts, à la machette, à l'obus, à la crucifixion... Il y a aussi l'enfance qui est là, quelque part. L'oppression des gens. Ce disque aurait pu s'appeler : « On aurait pu s'aimer ». C'est mon regard sur le monde dans lequel je vis, mais aussi une espèce d'utopie. J'observe le monde en ayant l'idée de ce qu'il aurait pu être. Finalement, ce sera "De l'autre côté du vent". Pour le vent que j'utilise avec l'accordéon et mes poumons, sans oublier la référence au film sur la création, qu'Orson Welles n'a pas fini.
"L'autre côté du vent" c'est aussi ne pas se poser la question d'être ou ne pas être dans le vent.